University and School for a
European Literary Canon



ATLAS LITTÉRAIRE: PARIS POÉTIQUE


Wiki: Le café comme lieu de la modernité chez Manet et Baudelaire


Au milieu du 19e siècle, les cafés de Paris sont devenus une partie importante de la vie urbaine. Comme les boulevards, les grands magasins et les gares, les cafés étaient des lieux de la modernité où certains impressionnistes se réunissaient régulièrement. Les scènes qu´ils observaient aux cafés leur ont inspiré bien des tableaux. Notamment Manet a dédié une série de ses tableaux aux cafés. Dans la littérature de l´époque, Baudelaire a traité le café dans son poème Les yeux des pauvres.

Les cafés existaient à Paris depuis la fin du 17e siècle. Ils étaient nés des cabarets qui servaient du café, du thé ou du chocolat. En été, ils ouvraient leurs fenêtres et leurs portes donnant sur la rue, mettaient des magazines à la disposition de leurs clients et devinrent ainsi une forme anticipée des cafés d’aujourd’hui. Le premier café célèbre de Paris était le Café Procope qui fut inauguré en 1689 par le Florentin Procopio dei Coltelli. Ce café se trouvait dans le Quartier latin, dans une ancienne piscine dont les miroirs et les carreaux de marbre avaient été gardés pour l´ameublement élégant du café. Ce décor servit longtemps de modèle aux autres cafés.1

Jusqu´au début de la Révolution, le nombre des cafés passa à environ 1100. Mais c’est surtout au 19e siècle que les cafés parisiens prospèrent. En 1825 il y avait 3000 cafés à Paris, en 1869 on en comptait déjà 4000. Après la guerre de 1870/71, la population parisienne augmenta de nouveau. Après les souffrances de la guerre, les gens voulaient vivre une vie normale et heureuse à l’extérieur de leurs appartements, c´est pourquoi ils passaient beaucoup de temps dans les cafés. Grâce aux larges boulevards créés lors des travaux du baron Haussmann, il était devenu possible de mettre les tables et les chaises sur le trottoir devant le café, ce qui attirait encore plus de clients.2

Les cafés n´étaient pas seulement un lieu où on pouvait s´asseoir un moment pour boire et manger quelque chose. Au 19e siècle ils devinrent une partie importante de la vie urbaine. Au café, les consommateurs pouvaient lire des journaux mis à leur disposition, écrire des lettres, laisser des messages et rencontrer des amis. On avait même l´habitude d´indiquer le café comme lieu où on était joignable en dehors de son propre appartement. Les cafés se révélèrent un forum où on échangeait les nouvelles et discutait de questions politiques. A la recherche de compagnie et d´inspiration, les artistes et les écrivains se rendaient dans les cafés. Mais également les ouvriers passaient leur temps libre au café, qui était donc un centre de la vie culturelle et sociale.3

Au milieu du 19e siècle, un grand nombre de nouveaux cafés apparurent nommés cafés-concerts ou cafés à la chanson. Là, les clients buvaient, mangeaient et fumaient, divertis par des chanteurs, des comiques, des acrobates et des danseurs accompagnés par un petit orchestre. Des cafés-concerts ouvrirent le long des nouveaux boulevards qui allaient de l´élégant boulevard des Italiens jusqu´aux boulevards moins élégants de Montmartre. Après la guerre franco-allemande, le nombre de brasseries alsaciennes augmenta car beaucoup d’Alsaciens fuirent à Paris où ils ouvrirent des brasseries. Beaucoup d´entre eux brassaient leur propre bière alsacienne, qui était servie par des serveuses qui avaient remplacé les garçons de café.4

Certains impressionnistes se réunissaient régulièrement au café. Le noyau se composait de Manet, Monet, Renoir, Bazille, Sisley, Degas, Zola et Nadar. Le café Guerbois, où ils se rencontraient régulièrement, se trouvait dans la Grande Rue des Batignolles, devenue de nos jours l´avenue de Clichy. Pour les artistes progressistes le café remplaça les studios de l´Ecole des Beaux-Arts comme lieu où on pouvait discuter et où l´on pouvait apprendre les uns des autres. A partir de 1866 le groupe donna rendez-vous tous les jeudis dans le grand café. A partir de 1875 ils changèrent de café habituel et fréquentèrent le Café de la Nouvelle Athènes, Place Pigalle.5

A la fin des années 1870, Manet commença à montrer la vie des cafés dans ses tableaux et ses dessins, car ils étaient devenus un symbole de la vie moderne à Paris, sujet préféré de Manet. Les cafés représentaient la scène de la vie moderne, on y était vu et on y observait les autres clients. Manet était un participant actif de la vie de café, mais aussi un observateur attentif. Il faisait souvent des esquisses au café à partir desquelles ensuite il développait ses tableaux dans son atelier où avec des modèles et une petite table en marbre, il reconstituait dans son atelier les scènes dont il avait été témoin.6

Les peintures de Manet peuvent être interprétées à la fois comme éloge et comme critique de la vie des cafés. Dans ses peintures, Manet montre d’un côté la vie au café comme La serveuse de bocks et Bar aux Folies-Bergères dans toute sa beauté. Les serveuses sont jeunes et jolies, les bouteilles d'alcool promettent du plaisir, les musiciens et les danseuses offrent du divertissement. Le public est nombreux et élégant, les scènes scintillent à la lumière des lustres. D’un autre côté, les tableaux montrent également le côté sombre de cette vie moderne. Malgré la foule au café, les clients semblent anonymes et isolés, incapables de communiquer avec les autres consommateurs. La consommation d'alcool semble être comme une fuite de la réalité terne. D’autres impressionnistes ont également peint la vie des cafés. Dans L'absinthe Degas représente le café comme un endroit où deux personnes sont isolées, bien qu´elles soient assises l´une à côté de l´autre. Elles ont l´air triste, pauvre et malade en raison de l´abus d´alcool.

Un Bal au moulin de la Galette de Renoir montre une scène complètement différente. Chez Renoir le café est un lieu de bonheur, de joie et de convivialité.

Pour voir les tableaux des cafés suivez ces liens:
Manet, La serveuse de bocks: clique ici
Manet, Un Bar aux Folies-Bergères : clique ici
Degas, L´absinthe: clique ici
Renoir, Un Bal au moulin de la Galette : clique ici

Baudelaire, critique d’art, a thématisé le café dans un poème en prose : Les yeux des pauvres fut publié en 1869 dans le recueil Petits poèmes en prose, sous-titré Le Spleen de Paris. Comme les impressionnistes, Baudelaire montre la vie glamoureuse au café, tout en critiquant ce lieu de rencontre à la mode. Dans son poème, il décrit le décor luxueux du café:

Le soir, un peu fatiguée, vous voulûtes vous asseoir devant un café neuf qui formait le coin d'un boulevard neuf, encore tout plein de gravois et montrant déjà glorieusement ses splendeurs inachevées. Le café étincelait. Le gaz lui-même y déployait toute l'ardeur d'un début, et éclairait de toutes ses forces les murs aveuglants de blancheur, les nappes éblouissantes des miroirs, les ors des baguettes et des corniches, les pages aux joues rebondies traînés par les chiens en laisse, les dames riant au faucon perché sur leur poing, les nymphes et les déesses portant sur leur tête des fruits, des pâtés et du gibier, les Hébés et les Ganymèdes présentant à bras tendu la petite amphore à bavaroises ou l'obélisque bicolore des glaces panachées; toute l'histoire et toute la mythologie mises au service de la goinfrerie.

Dans ce poème en prose, le luxe du café devient gaspillage, détient un caractère superficiel et est signe de décadence. Le café est un lieu où se manifeste le fossé entre riches et pauvres. Tandis que les riches sont assis dans le café, les pauvres restent devant le café, étonnés du luxe. Les vitres ne laissent passer que les regards, ils symbolisent la séparation des classes sociales.

Droit devant nous, sur la chaussée, était planté un brave homme d'une quarantaine d'années, au visage fatigué, à la barbe grisonnante, tenant d'une main un petit garçon et portant sur l'autre bras un petit être trop faible pour marcher. Il remplissait l'office de bonne et faisait prendre à ses enfants l'air du soir. Tous en guenilles. Ces trois visages étaient extraordinairement sérieux, et ces six yeux contemplaient fixement le café nouveau avec une admiration égale, mais nuancée diversement par l'âge. Les yeux du père disaient: "Que c'est beau! que c'est beau! on dirait que tout l'or du pauvre monde est venu se porter sur ces murs." - Les yeux du petit garçon: "Que c'est beau! que c'est beau! mais c'est une maison où peuvent seuls entrer les gens qui ne sont pas comme nous." - Quant aux yeux du plus petit, ils étaient trop fascinés pour exprimer autre chose qu'une joie stupide et profonde.

Pour le moi lyrique, le café devient, à travers les regards des pauvres, un lieu de démystification. C`est un lieu où il se rend compte du gaspillage au café et où sa belle amante dévoile son manque de compassion.

Les chansonniers disent que le plaisir rend l'âme bonne et amollit le cœur. La chanson avait raison ce soir-là, relativement à moi. Non seulement j'étais attendri par cette famille d'yeux, mais je me sentais un peu honteux de nos verres et de nos carafes, plus grands que notre soif. Je tournais mes regards vers les vôtres, cher amour, pour y lire ma pensée; je plongeais dans vos yeux si beaux et si bizarrement doux, dans vos yeux verts, habités par le Caprice et inspirés par la Lune, quand vous me dites: "Ces gens-là me sont insupportables avec leurs yeux ouverts comme des portes cochères! Ne pourriez-vous pas prier le maître du café de les éloigner d'ici?"


Bibliographie:

Thiele-Dohrmann, Klaus (1997): Europäische Kaffeehauskultur, Düsseldorf/ Zürich: Artemis u. Winkler Verlag.

Riley Fitch, Noel (1993): Die literarischen Cafés von Paris, Zürich: Arche Verlag.

Reff, Theodore (1982): Manet and Modern Paris, Washington: University of Chicago Press.

Reinhard-Felice, Mariantonia (Ed.) (2005): Manet trifft Manet. Geteilt, wiedervereint, Basel: Schwabe Verlag.

Cachin, Françoise (1991): Manet, Köln: DuMont.

Schneider, Pierre (1972): Manet und seine Zeit. 1832-1883, New York: Time-Life.


Note de bas de page

1 Vgl. Thiele-Dohrmann 1997, 206f.

2 Vgl. Reley Fitch 1993, 9f.

3 Vgl. Reff 1982, 73.

4  Vgl. Reinhard-Felice (Ed.) 2005, 53.

5  Vgl. Schneider 1972, 82ff.

6  Vgl. Cachin 1991, 128.